Interview de Alan Corbel  

Propos recueillis par IdolesMag.com le 26/01/2012.
© Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation écrite de IdolesMag et/ou Dehmar SARL.

Alan Corbel - DR

Alan Corbel a sorti son premier album « Dead Men Chronicles » en fin d’année dernière distribué sous forme de vente privée sur le web. Il sort aujourd’hui dans le circuit traditionnel. Nous avons donc été à la rencontre de ce jeune auteur-compositeur-interprète dont les chansons nous ont touchés. Certes l’album parle beaucoup de la mort, il nous expliquera d’ailleurs pourquoi, mais pourtant le propos d’Alan Corbel est loin d’être morbide ou triste. Il est plutôt lumineux dans son ensemble. Il évoquera également son parcours, lui qui aime tant la littérature, est luthier de formation. C’est assez rare pour être souligné. Rencontre avec un poète des temps modernes qui a dévoré Arthur Rimbaud…

IdolesMag : Ton premier EP est sorti il y a deux ans maintenant, as-tu voulu rapidement passer à un format plus long?

Alan Corbel : Oui. Et pour être tout à fait franc, l’envie était déjà là à l’époque de l’EP. Après, il y avait plusieurs raisons pour faire un EP. Déjà, il a été un peu fait dans l’urgence pour annoncer la tournée avec Miossec qui suivait. Et puis, l’autre raison, c’est qu’on s’était dit avec mon producteur et mon éditrice que c’était peut-être un bon moyen de commencer les choses « en douceur » entre guillemets et puis prendre la température par rapport à ma musique. Le EP est un format intéressant pour démarrer. Même s’il y avait déjà à l’époque la matière pour sortir un album…

Alan Corbel - Dead Men ChroniclesLes titres que l’on retrouve sur cet album sont donc des titres que tu as écrits il y a un petit moment.

Certains oui. Notamment les quatre titres qui figuraient sur le EP. Après, il y a aussi des choses plus récentes. Et ce qui a été intéressant, en bossant avec Bertrand Belin, c’est qu’il m’a aidé à faire des choix cohérents en exhumant certains titres que j’avais enterrés à tout jamais et en en prenant d’autres plus récents. C’est lui qui a donné une cohérence à tout ça. Mais effectivement, il y avait pas mal de titres qui existaient déjà à l’époque.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de travailler avec Bertrand Belin ? Comment ça s’est passé ?

Au début, j’ai rencontré le bonhomme en allant le voir sur scène. Ce devait être à la Flèche d’Or, si je me souviens bien, une soirée carte blanche. Au départ, je suis surtout allé le voir parce que je voulais demander à sa batteuse, Tatiana Mladenovitch, de venir enregistrer sur mon album. À l’époque j’étais en quête d’un réalisateur, parce que je ne me sentais pas les épaules pour assumer tout seul un premier album. En rencontrant Bertrand et en commençant à le côtoyer un peu, c’est devenu assez évident. Je lui ai donc demandé s’il pouvait réaliser mon album, sachant que ce serait un peu compliqué pour lui parce qu’il était en pleine sortie de « Hypernuit ». Et finalement, il a été suffisamment disponible et gentil pour venir travailler sur mon album et l’enregistrer début 2011.

Est-ce que tu écris beaucoup ou plutôt assez peu ?

J’écris vraiment beaucoup, tout le temps. Ça peut être sur mon téléphone portable, sur un bout de papier qui traine ou une facturette de carte bleue. J’y écris des mots ou des bouts de phrases que j’ai envie de mettre en chanson. Je n’ai pas comme certains des mélodies constamment dans la tête. C’est plus le côté écriture et les mots qui me poursuivent. Et puis à un moment, s’il y a une certaine cohérence entre les mots, j’arrive à écrire un texte puis une chanson. Après, il y a le moment où on commence à maquetter avec une guitare. J’ai toujours une guitare à mes côtés, donc quelques mots peuvent devenir une chanson assez rapidement. Ce sont finalement les mots qui produisent un déclic.

Alan Corbel © Claude Gassian

Tous ces mots qui te viennent en tête et dont tu te sers pour écrire tes textes sont-il en anglais, puisque tout l’album est en anglais ? Ou bien y en a-t-il en français aussi ?

Non. J’écris aussi beaucoup en français. J’ai fait un recueil de poésies qui n’est pas édité, que j’ai fait à titre personnel, mais qu’on peut trouver à la fin de mes concerts. J’ai une réelle envie d’écrire en français. J’ai fait d’ailleurs des propositions à plusieurs autres artistes avec des textes en français. Mais c’est vrai que pour l’instant, je préfère chanter en anglais. J’ai été vraiment content de faire un album en anglais. Je suis assez peu fan des albums qui mélangent les deux langues. Et puis vocalement, je ne suis pas encore satisfait de ce que je peux produire en français, en tout cas.

Mais donc dans le futur, tu ne dis pas non à un album chanté en français.

Pas du tout. Je pense sincèrement que ça pourrait venir vers le troisième ou le quatrième. J’ai déjà quelques idées dans la tête.

Alan Corbel © Claude Gassian

Quand tu écris en anglais, est-ce que tu passes par le français d’abord ?

Non. Tu sais, je réfléchis beaucoup en anglais depuis que j’ai vécu en Angleterre. C’est assez naturel pour moi. On va dire que la plupart des chansons viennent en anglais directement. Après, une idée en français que j’ai envie de mettre en texte en anglais peut donner le début d’une chanson. Ça peut être un mot ou une phrase en français qui déclenche une écriture en anglais, mais la plupart du temps, je réfléchis en anglais.

Le titre de l’album est plutôt sombre, « Dead Men Chronicles » [« Chroniques d’hommes morts »]. N’as-tu pas peu de plomber un peu l’ambiance ?

Ça peut, c’est certain… (rires) Après, c’est peut-être difficile à l’admettre pour certains, mais je ne vois pas dans la mort quelque chose de forcément sombre. C’est vraiment un album empreint de mélancolie, mais pas pour autant de tristesse. C’est un album qui parle beaucoup d’une personne avec qui je faisais de la musique auparavant, Soazig [Le Lay], qui était violoncelliste et qui est décédée début 2008. « Dead Men Chronicles » parle vraiment beaucoup d’elle, mais aussi des gens qui nous étaient proches et qui ont disparu. Ces gens-là continuent de nous accompagner par la suite. Je ne crois pas trop au truc où à la mort de quelqu’un on fait son deuil et puis on oublie, on passe à autre chose. Pour moi, ces gens-là restent toujours là à nos côtés sans pour autant que quand on pense à eux ce soit d’une tristesse infinie. Ça m’arrive de penser à Soazig et d’avoir le sourire aux lèvres. C’était plus vers cet état d’esprit que je voulais tendre avec ce titre.

Alan Corbel © Claude Gassian

Je te pose la question parce que l’album est tout de même assez lumineux.

C’est aussi pour ça que je suis très content de la collaboration avec Bertrand. Parce que mes chansons, comme elles parlaient beaucoup de Soazig, quand je les ai composées, elles étaient peut-être trop personnelles. Et si j’avais réalisé l’album tout seul, peut-être que j’aurai été vers quelque chose de très sombre. Et justement Bertrand a apporté une belle lumière avec ses arrangements.

C’est toujours bien d’avoir un œil extérieur.

Bien entendu. Et puis, il a une sacrée expérience et une belle élégance dans sa façon d’habiller les chansons.

Alan Corbel © Claude Gassian

Les musiciens qui t’accompagnent sont-ils des artistes que tu connaissais depuis longtemps ou que tu as rencontrés pour le projet ?

Il y a Tatiana à la batterie, et donc elle, comme je te l’ai expliqué, je l’ai rencontrée à un concert de Bertrand Belin. Pareil pour l’ingénieur du son, Jean-Baptiste Bruhnes, c’est Bertrand qui me l’a présenté. Albin de la Simone qui joue un titre piano-voix sur la nouvelle version de l’album, je l’avais rencontré par le biais de mon éditeur un an avant. Je ne le connaissais pas bien du tout. Olivier Daviaud, pareil, c’est Bertrand qui me l’a présenté. Et moi, j’ai fait intervenir Dominique Pinto, qui était déjà violoncelliste sur le EP 4 titres. Donc pour résumer, la plupart des musiciens qui jouent sur cet album, je les ai rencontrés par le biais de Bertrand.

Ton album est sorti une première fois par l’intermédiaire d’un circuit de distribution peu commun, le site vente-privee.com. Il ressort le 20 février dans le circuit traditionnel. Que va-t-on retrouver sur cette nouvelle édition ?

Il va y avoir deux titres studio, dont le morceau piano-voix avec Albin de la Simone et un titre qu’on a enregistré juste Bertrand et moi. Et il y aura également deux titres acoustiques avec deux musiciens qui m’accompagnent sur scène. Ce sont deux titres qui figurent déjà sur l’album, mais qui seront ici en version violoncelle-contrebasse-guitare.

Alan Corbel © Claude Gassian

Tu as donc signé au départ chez Capture, le label de Manu Katché. Comment l’as-tu rencontré ?

C’est par l’intermédiaire de Bertrand Lamblot qui avait produit mon premier EP 4 titres. Il avait envie de produire mon album, mais à l’époque, on n’avait pas de maison de disques. Il a rencontré Manu Katché qui était intéressé de monter un label avec un partenariat de distribution avec vente-privee.com. Ça  a été assez rapide. Quand on a rencontré Manu Katché, tout s’est accéléré. Bertrand a proposé le projet à Manu, qui l’a beaucoup aimé. Pour lui, ça a été l’occasion de lancer le label Capture avec Bertrand Lamblot. Donc voilà, ça a été une rencontre par le biais de Bertrand qui me suit depuis fin 2008. Bertrand Lamblot ! Pas Belin… Il y a deux Bertrand dans l’histoire !! (rires) Et puis suite à ça, c’est le label cinq7 qui prend le relais aujourd’hui.

Que penses-tu de ce circuit de distribution sur vente-privee.com ? Parce que quand on est un jeune artiste peu connu, ce n’est pas évident que les internautes achètent le disque…

C’est sûr ! Je pense qu’il ne faut se mettre aucune limite aujourd’hui quand on veut vendre un disque. C’est déjà suffisamment difficile comme ça. Mais je trouvais l’idée super intéressante. Je pense qu’on a touché un public différent. Même si le site avait un carnet d’adresse assez impressionnant, je ne pense pas que nous avons touché le même public que celui qui va aller à la Fnac acheter mon album. Donc, ça nous permettait de toucher des gens qui n’auraient peut-être jamais su que l’album existait. Ça me permettait en plus de démarrer. En trois semaines, on en a vendu un peu moins de 5000, c’est plutôt pas mal… Du moins pour moi ! Parce que j’imagine que les gens qui sont derrière le projet espéraient plus, mais pour moi qui n’avait qu’un petit EP sorti en digital et qui n’était pas connu, vendre 5000 albums en trois semaines, c’était inespéré.

Alan Corbel © Claude Gassian

C’est clair. Surtout que tu n’étais pas super connu…

J’étais même totalement inconnu ! (rires) J’ai vraiment été heureux de vendre autant de disques. Et franchement, je trouve que cette idée de distribution alternative est vraiment intéressante. À l’heure où on dit que le marché du disque est presque mort, c’est une façon de dire qu’il y a des alternatives pour vendre du physique. Parce que c’est ça qui m’intéressait aussi, certes c’était de la vente via internet, mais c’était surtout de la vente physique. En tout cas, en ce qui me concerne, je suis peut-être trop matérialiste, mais je n’arrive pas à acheter en digital. J’ai besoin du vinyle ou du CD pour profiter pleinement d’un album.

Avais-tu des idoles quand tu étais ado ?

Je n’ai pas été très fidèle à mes idoles. Ça a beaucoup changé… (rires) J’ai eu vraiment des périodes où j’étais fan, enfin fan, je ne sais pas si le mot est bon… disons qu’il y a des artistes qui m’ont beaucoup plus bouleversé que d’autres. De là à dire que c’étaient des idoles, le mot est peut-être fort. Je n’ai jamais eu énormément de posters dans ma chambre. J’ai beaucoup écouté Queen. Il y a plein de petites perles dans leurs albums. Tout n’est pas bon, mais il y avait toujours un truc surprenant ou novateur pour l’époque. Après, j’ai surtout aimé découvrir. Dans les années 90 on a tout de même eu pas mal de bouleversements musicaux. Je pense notamment à Nirvana, à Björk qui a un peu démocratisé l’électro, Portishead, etc…  On ne va pas dire que c’étaient des idoles, mais disons qu’ils m’accompagnaient. Au même titre qu’un Arthur Rimbaud…

Tu as commencé à écrire à quel âge ?

J’ai dû commencer à l’adolescence. C’est l’époque où j’ai commencé à gratouiller ma guitare dans ma chambre. Bizarrement, ça a commencé par la guitare avant l’écriture. Et aujourd’hui, j’écris avant de prendre ma guitare. J’ai commencé à écrire mes premières chansons pour critiquer mon établissement scolaire (rires). On avait une population assez catho avec une petit branche un peu facho. Ce n’était pas très bon ce que j’écrivais à l’époque, mais ça me permettait de raconter mes déboires de la journée. Suite à ça, comme j’ai commencé à lire beaucoup de littérature, ça s’est un peu transformé… Mais voilà, ça a commencé à l’adolescence.

Alan Corbel © Claude Gassian

Il y a quelque chose de peu commun chez toi, c’est que tu es luthier de formation. Qu’est-ce qui t’a attiré dans la fabrication de l’instrument ? Entre jouer de la musique et fabriquer un instrument, il y a une démarche toute différente.

Oui… Ce qui s’est passé, c’est qu’à l’époque, après le lycée, j’avais très envie de graviter dans le milieu de la musique. J’écoutais à l’époque de plus en plus de musique classique. Et j’essayais de trouver un moyen d’évoluer dans le milieu de la musique sans pour autant penser un jour me retrouver sur scène. Je n’imaginais pas ça du tout à l’époque. Il y avait quelque chose dans la lutherie qui me plaisait beaucoup. J’étais un matheux comme on dit, donc toute l’étude de l’acoustique d’un instrument, etc…, ça m’intéressait. Je trouvais que c’était quelque chose de très incroyable. Et puis, c’était aussi un défi pour moi, parce que je n’étais pas du tout un manuel… C’était un peu un quitte ou double ! Si ça avait été pour ennuyer mes parents, c’était raté parce qu’ils ont été très contents pour moi. Là-dessus, j’ai un peu loupé mon coup ! (rires) Mais plus sérieusement, il y avait quelque chose de fascinant dans la famille du violon. Et j’avais aussi cette envie de graviter dans le monde de la musique sans forcément être chanteur. Après mes premiers jours dans l’atelier de lutherie, j’ai compris que j’aimais énormément ça. Je sais que même si ce n’est pas professionnellement, c’est quelque chose que je ferai toute ma vie…

Il y a quelques scènes qui arrivent. Est-ce quelque chose d’essentiel pour toi ou est-ce quelque chose d’un peu… douloureux, même si le mot est un peu fort.

Ça peut être douloureux ! La scène, ce n’est pas forcément naturel pour moi, même si j’ai commencé par ça puisque j’ai démarré en jouant dans des bistrots tout seul avec ma guitare devant des gens qui parlent beaucoup plus fort que tu ne chantes… C’est assez déstabilisant. Certains diront que c’est formateur. Je n’en suis pas forcément persuadé. Donc, ça n’était pas une envie forte au début pour moi. Après avoir fait la tournée avec Miossec où j’ai assuré ses premières parties pendant à peu près deux mois, il y a un moment où on est tellement bien que ça peut devenir une vraie envie. Mais quand tu dis « douloureux », je ne suis pas contre cet adjectif, parce que ça peut l’être. À moins que tout se passe très très mal, au bout de trois ou quatre chansons, il y a tout de même un truc qui se passe et qui fait que tu te libères et que tu partages avec le public. Évidemment, avec le principe de la première partie, il y a toujours ce souci qui fait que ça peut se finir comme dans un bistrot avec des gens qui parlent plus fort que tu ne chantes... Mais ce n’est pas toujours la cas, heureusement !! (rires) 

Propos recueillis par IdolesMag le 26 janvier 2012.








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