Après avoir créé un album en guise de travail de fin d’études et autoproduit un deuxième, la genevoise Licia Chery sort son nouvel album, « Blue Your Mind », produit par les internautes sur le label My Major Company. Cet album, qui mélange habilement les styles (soul, reggae, pop, bossa, avec des sonorités un peu plus funky), nous a donné le frisson. Nous avons donc été à la rencontre de Licia afin d’en savoir un peu plus sur elle et qu’elle nous explique dans quelles circonstances cet album a vu le jour. Wyclef Jean et Bernard Lavilliers ne s’y sont pas trompés, ils ont également craqué pour la jeune artiste… Attention, talent ! IdolesMag : Depuis quand travailles-tu sur cet album-ci précisément ? Parce que tu as déjà sorti deux albums auparavant… Licia Chery : Franchement, c’est depuis fin 2008. C’est à cette époque que j’ai commencé à écrire des chansons qui font partie de cet album. Il y en a plein qui sont parties entre temps parce qu’on a tourné pendant deux ans avec mon guitariste. Et il y a plein de chansons qu’on a finalement arrêtées de faire. Comme tu vois, ça fait un bon petit moment qu’on travaille dessus. Pour ce qui est du studio, j’y suis rentrée en avril 2011.
Oui. Je savais exactement ce que je ne voulais pas faire. J’avais envie d’un univers un peu pop-acoustique. Et justement, les réalisateurs que j’ai trouvés, Xavier Plèche et Alban Sautour [qui ont notamment travaillé sur le premier album de ZaZ] ont très bien compris ce que je voulais. Ils ont amené l’album exactement là où je voulais qu’il aille. Je suis très heureuse du résultat. Est-ce toi qui as eu envie de travailler avec eux, ou bien le label te les a-t-il présentés ? Est-ce que vous vous connaissiez ? Non, on ne se connaissait pas du tout. C’est My Major Company qui leur a envoyé quelques démos que j’avais. Ils ont apprécié l’univers et ce sont eux qui ont proposé de travailler avec moi. Connaissais-tu leur travail ? Je savais juste qu’ils avaient travaillé sur l’album de ZaZ. J’aimais bien ce qu’ils avaient fait. Donc, on s’est rencontrés, on a un peu discuté. Et à ce moment-là, j’ai vu qu’on allait très très très bien se comprendre… (rires) Les musiciens qu’on retrouve sur l’album, travailles-tu avec eux depuis longtemps ? Non. Ce sont des musiciens que j’ai rencontrés en vue de ce projet. La plupart sont des amis des réalisateurs. Sauf sur la dernière chanson, qui s’appelle « Dream for More », j’ai insisté pour que Pierre Fouqueray, mon guitariste, la fasse.
Il y a une chanson en créole dans l’album, « M’pa Landan’l ». Était-ce important pour toi ? Oui, c’était important. Ce n’était pas tellement le fait de chanter en créole qui était important, mais plutôt le sujet dont je parle dans la chanson. La chanson s’appelle « M’pa Landan’l », ce qui veut dire « Je ne suis pas dedans ». Elle parle en fait de la difficulté de la deuxième génération, quand on n’est pas né dans le même pays que ses parents et qu’on ne se sent chez soi ni dans le pays de ses parents, ni dans le pays où on est né. J’ai écrit cette chanson pour expliquer ce paradoxe, vu que je l’ai vécu et que je le vis encore tous les jours. C’était important de le souligner. Était-ce la première fois que tu évoquais ce thème de la deuxième génération dans une chanson ? C’était la toute première fois. Et je t’avouerai que cette chanson, elle date. Je l’ai écrite en 2004. J’avais quelque chose comme 18 ans, et c’est vraiment à cet âge que je me suis rendue compte de ce phénomène-là. J’ai donc voulu écrire dessus et je me suis dit que le meilleur moyen pour le faire, c’était d’écrire en créole.
Juste celle-là. En fait, cette chanson c’est vraiment ma chanson. J’ai commencé à faire de la scène en 2004. Et entre 2004 et aujourd’hui, « M’pa Landan’l », c’est vraiment la chanson que le public me demande tout le temps. Quand je ne la chante pas, ils viennent me trouver après le spectacle en me disant « Tu n’as pas chanté M’pa Landan’l… c’est dommage ». Je leur disais que c’était une chanson que je chantais depuis longtemps, donc, qu’il fallait un peu modifier les titres de la setlist. Au fur et à mesure, je me suis rendue compte que les gens étaient fort attachés à cette chanson. Elle ne touche pas seulement les gens qui viennent d’Haïti, elle touche tous les gens qui font partie d’une diaspora, en fait. Comme les gens étaient extrêmement touchés par cette chanson, j’ai fait une exception et je l’ai reprise. Peux-tu un peu me parler des autres thèmes que tu abordes dans cet album ? Bien sûr. Je parle notamment de l’injustice. Du fait qu’on a l’habitude de faire comme si le monde était une grande télévision, on change de chaîne quand quelque chose ne nous convient pas. Dans cette chanson, je demande à ce qu’on ouvre les yeux, qu’on reste vigilent, qu’on ne reste pas là à ne rien dire. Dans « Vibrations » et « Gossip », je parle de confiance en soi. Dans « She », je parle de ma maman. Mais cette chanson est pour toutes les mamans du monde. Je parle encore d’Haïti, mais d’une autre manière. Je parle du paradoxe que les Haïtiens ont dans le monde entier. D’un côté, on est fiers, parce que c’est la première république noire. Et d’un autre côté, on est très triste parce que quand on regarde les deux cent dernières années, on se demande ce qui s’est passé. Pourquoi le pays n’avance-t-il pas ? On a un peu de mal avec ça. Comme tu vois, je parle vraiment de la vie en général, d’amour, de la dépendance en amour également…
Écris-tu en anglais directement ou passes-tu par le français ? Non. J’écris en anglais directement. C’est vraiment une question mélodique. Toutes mes influences, ce sont des chansons en anglais. Et donc, c’est en anglais que j’ai commencé à écrire. Même quand je ne parlais pas encore anglais, j’écrivais déjà en anglais. En anglais yaourt, mais en anglais quand même,c’est vraiment une question de sonorité. Dans l’avenir, penses-tu écrire en français ? Mais j’écris déjà en français !! D’ailleurs sur scène, je chante quelques chansons en français que j’ai écrites. Mais les grands que j’aime, ce sont Jacques Brel, Barbara… Je pense que je ne suis pas encore assez mûre pour écrire des textes dont je serais vraiment fière en français. J’attends encore un petit peu.
Exactement. Le français, c’est la langue que je parle tous les jours, donc c’est très différent de l’anglais avec lequel je me crée en quelque sorte un peu un personnage. Quand je chante en français, il n’y a plus de distinction entre celle que je suis dans la vie et celle que je suis sur scène. Donc, je pense qu’avant de faire ce pas, il faut prendre son temps. En moyenne, écris-tu beaucoup ? En fait, je n’écris pas beaucoup parce que je garde tout dans ma tête… C’est très bizarre et parfois pas très pratique pour les choristes après ! (rires) Mais c’est vrai qu’en fait, mes chansons, je les crée comme ça quand je suis en train de marcher ou en train de faire quelque chose. Je les répète dans ma tête pendant des jours et des jours jusqu’à ce que je les connaisse par cœur. Ce qui fait qu’après, je ne les écris pas. Là, j’ai été obligée de les écrire pour le livret (rires). Mais sinon, je crée quatre / cinq chansons par semaine. Tu ne te sers pas d’un dictaphone ou quelque chose comme ça ? Si, je me sers justement de mon téléphone portable. Mais le problème, c’est que comme je perds à peu près mon téléphone portable tous les trois mois, ça ne sert à rien !! (rires) Au moins, ta tête… tu la gardes ! (éclats de rires) Voilà !
Est-ce que tu laisses beaucoup de chansons de côté ? En fait, ce qui se passe, c’est que quand elles arrivent, je ne les finis pas tout de suite. C’est-à-dire que quand je te dis que je crée quatre/cinq chansons par semaine, ça peut être un refrain par ci, un couplet par là ou un pont. Donc, elles ne sont pas toutes finies. Des fois même, je les laisse de côté pendant peut-être deux ans. Et après, je me souviens que j’avais fait tel ou tel truc, alors, je reviens dessus et je la termine. Il y a aussi plein de chansons qui ne sortiront jamais. Mais voilà, penser à des chansons et en écrire, ça me permet de vivre. C’est le moteur de ma vie. Pourquoi as-tu appelé ton album « Blue your mind » ? Parce que j’adore le bleu. Et puis aussi pour le jeu de mots qu’il y a avec l’expression anglaise « To blow your mind » qui veut dire en mettre plein la vue. J’avais envie de dire « voilà ce que je vous propose, et j’espère que ça va vous plaire ». Et en même temps, il y a une deuxième signification, ça veut dire aussi « ouvre ton esprit, mets du bleu et de la couleur dans ton esprit parce que ce que je vais te proposer, il faut avoir l’esprit ouvert pour l’accepter ! »
Je pense que c’est « You make me blue ». C’est une des dernières chansons que j’ai écrites. On est rentré en studio en avril 2011 et cette chanson, j’ai dû l’écrire en janvier ou février. C’est vraiment une chanson avec laquelle il s’est tout de suite passé quelque chose. Quand on l’a enregistrée, je revenais des Indes, j’étais habillée avec des vêtements traditionnels avec un bindi sur le front. C’était vraiment super. On s’est vraiment éclatés. D’ailleurs dans la chanson, il y un moment où on m’entend rire… C’est parce que je n’arrêtais pas de rire pendant tout l’enregistrement. Alban Sautour, le réalisateur a enregistré un de mes rires. Après, il a trouvé que ce serait sympa de mettre ce rire dans la chanson. Et on l’a fait. Je pense que c’est sincèrement une de mes chansons préférées, en tout cas celle pour laquelle j’ai le plus de tendresse. Et on en revient une nouvelle fois au bleu… Et oui, il ne nous quitte pas ! (rires)
L’édition digitale bénéficie d’un titre inédit. Pourquoi avoir fait le choix de ne pas mettre ce titre sur le CD ? On va dire que c’est plus pour une question de cohérence. Personnellement, j’aurais beaucoup apprécié que cette chanson figure sur la version physique, mais après en avoir discuté avec le label et les réalisateurs, on s’est dit que ça pourrait être sympa de faire une petite surprise quelque part… et donc, on a placé ce titre en bonus avec l’édition digitale. Qui écoutait-on chez toi quand tu étais gamine ? Ah mon Dieu ! (rires) On écoutait Michael Jackson à longueur de journée ! On regardait toutes ses vidéos avec ma grande sœur. Elle est de cinq ans mon aînée. Avec le recul, je me rends compte que ce qui me fascinait, c’était la magie de la scène. Ça m’a tout de suite plu et je me suis très vite rendue compte que c’était ce que je Les autres membres de ta famille chantaient-ils ? Ma maman chantait beaucoup. Elle chantait des chants d’espérance, des chansons religieuses. Elle chantait toute la journée. C’est elle qui t’a donné cette envie de chanter ? Inconsciemment, probablement. Parce qu’il y avait toujours de la musique à la maison, mais en même temps, mon frère a vécu dans la même maison, ma sœur aussi, et ils n’ont pas l’envie de chanter… Donc, après, je ne sais pas. Peut-être étais-je prédestinée à chanter ?…
C’est à quel âge que tu as réellement voulu devenir chanteuse ? J’étais jeune. Je devais avoir dix ans. Mes frères et sœurs se moquaient souvent de moi en me disant que je n’avais pas la voix pour. Ils me disaient de laisser tomber. Et en fait, à douze ans, j’ai chanté sur scène pour la première fois. Et c’est en voyant la réaction du public que je me suis dit que c’était vraiment ce que je voulais faire. Ils avaient vraiment l’air touché, comme si je leur avait donné quelque chose dont je n’avais absolument pas conscience. Certains m’ont dit que c’était incroyable ce que je leur avais donné… moi, je ne comprenais pas trop ! (rires) C’est là vraiment que j’ai trouvé ma voie. J’avais envie de partager avec des gens que je ne connaissais pas, leur donner quelque chose. Apparemment, je leur avait donné à chacun quelque chose de différent. Et j’ai eu envie de continuer… C’est la scène qui a été le déclencheur de tout… Tout à fait. C’est la base de tout. Aujourd’hui, quel est ton rapport à la scène ? La scène, c’est la maison. C’est-à-dire que je suis plus à l’aise sur scène qu’en studio. Sur scène, c’est un peu comme si je devenais quelqu’un d’autre, comme si je devenais le maître du monde ! (rires) J’embarque les musiciens et le public avec moi. C’est un peu comme si on embarquait pour un voyage. C’est vraiment là où je me sens le mieux, où je n’ai peur de rien. C’est le pied, vraiment.
Oui… Tu vois tout ! (éclats de rires) Quel regard jettes-tu sur cette jeune fille qui montait sur scène à cette époque, et sur le parcours que tu as fait depuis ?... Ça me fait sourire en fait parce que je vois cette jeune fille qui a plein plein de rêves et qui ne sait pas tout ce que l’avenir lui réserve. Je me dis aujourd’hui que tout ce que j’avais envie d’accomplir, je l’ai fait. J’en suis fière. Alors évidemment, je vois bien entendu l’évolution vocale et scénique. Et je me rends compte que le travail fourni ces dernières années a payé. Je suis si heureuse d’en être où j’en suis aujourd’hui. Tu as fait une petite parenthèse par les États-Unis. Qu’est-ce qui t’attirait là-bas ? Je ne sais pas… le rêve américain peut-être ! (rires) Je voulais partir là-bas pour tenter ma chance en fait. J’ai passé un casting, je l’ai remporté et ça m’a permis de me produire à Brooklyn. Ça a été ma première scène aux États-Unis avec mes propres chansons. C’était très très enrichissant. Malheureusement, j’ai très rapidement été à court d’argent, et donc, j’ai dû revenir en Europe. J’étais un peu découragée, mais comme à chaque fois que je suis découragée, je suis rattrapée par mon rêve qui me donne toujours du courage. C’est à cette époque que j’ai rencontré le guitariste qui m’accompagne aujourd’hui encore. On a commencé à faire pas mal de scène, et c’était reparti.
C’était donc un simple problème financier qui t’a fait quitter les États-Unis. Ce n’est pas parce que le métier là-bas ne te plaisait pas. Non pas du tout. C’était un problème financier, problème de carte verte... Qu’est-ce qui t’a poussée à t’inscrire sur My Major Company ? Je ne saurais pas vraiment te dire… Je surfais pas mal sur le web. J’avais entendu parler de Grégoire. Je suis allée sur le site, je me suis inscrite et j’ai envoyé ma démo. Et je n’ai jamais reçu de réponse… Donc, j’ai laissé tomber l’affaire et je suis repartie faire plein de concerts à Genève et dans la région. Quelques mois plus tard, comme je ne lâche jamais l’affaire, je me suis réinscrite sur My Major Company. J’ai renvoyé une démo et le disque a été mis en production. En 75 jours, j’ai récolté les 100 000 € nécessaires. Consultais-tu souvent tes producteurs ? Était-ce important pour toi d’avoir leur avis ? Oui. C’était la première fois que j’avais à faire avec des gens que je ne connaissais pas personnellement. Eux n’avaient aucun intérêt à me dire que c’était bien ce que je faisais s’ils ne le pensaient pas. Et donc, ils étaient parfaitement honnêtes envers moi. J’avais besoin de ça.
(rires) Je suis partie aux États-Unis dans l’idée de le rencontrer, mais sans vraiment savoir comment. Tout ce que je savais, c’est que j’avais décidé de le rencontrer ! Et puis, une fois arrivée là-bas, j’ai regardé où il se produisait, j’ai essayé de rencontrer des gens qui organisaient ses concerts. J’ai finalement trouvé le contact de son manager et j’ai réussi à obtenir un rendez-vous. J’ai fait écouter mes chansons à son manager, il les a beaucoup aimées, et il est allé chercher Wyclef. Wyclef a écouté à son tour et il m’a dit qu’il serait ravi de faire une collaboration… Et voilà. Quelque chose s’annonce donc… Oui, dans les prochains mois ! Mais c’est une surprise… Fait-il partie de tes idoles ? Pas vraiment idole… mais c’est vrai qu’un peu comme tout le monde j’ai été touchée par la vague des Fugees. Après, à chaque fois qu’il faisait une chanson, ça devenait un hit. Que ce soit avec Mary J. Blige ou Shakira. J’aime beaucoup sa manière d’arranger en fait… Propos recueillis par IdolesMag le 31 mai 2012. -> Site officiel : http://www.liciachery.com Tweet |
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