Son album sorti en octobre dernier a été salué par la critique. Afin de prolonger un peu cette aventure et faire le lien avec un prochain album, Ben Mazué sort aujourd’hui un EP de six titres, « La Règle des Trois Unités ». Nous avons rencontré l’artiste afin qu’il nous parle de cet EP qui arrive somme toute assez rapidement. Il sera beaucoup question d’écriture dans cette interview, Ben Mazué est un amoureux des mots. L’artiste nous expliquera aussi quand dans une autre vie, il était médecin. Rencontre avec Ben Mazué, un poète des temps modernes. IdolesMag : Ton album est sorti au mois d’octobre dernier. Comment se fait-il que tu sortes déjà un nouvel EP ? C’est assez rapide… Ben Mazué : C’est sûr, c’est rapide… Avant de sortir cet album, j’avais déjà sorti un EP d’intro. Et je me suis dit que ce serait sympa de faire un EP d’outro. C’est-à-dire un EP pour rentrer dans l’album et un EP pour en sortir. Ça me permettait de boucler la boucle en quelque sorte. Il me restait des morceaux que je voulais mettre quelque part. Et puis, j’avais un peu de temps en février parce que je ne pouvais pas tourner, et donc, je me suis dit que ça valait le coup de mettre ce temps-là à profit pour travailler sur de nouvelles chansons, sur un nouveau projet. Il y avait aussi l’idée de conclure sur cet album et comme toutes les conclusions, celle-ci ouvrait sur quelque chose de nouveau, c’est-à-dire le prochain album. Tu as repris trois chansons de l’album. Pourquoi ces trois titres-là ? Y avait-il quelque chose qui ne trouvait plus grâce à tes yeux ? Ce n’est pas que quelque chose ne me plaisait plus, c’est vraiment l’idée de boucler la boucle. J’avais déjà fait ça sur le premier EP. Il y avait trois chansons qui se sont retrouvées sur l’album, orchestrées différemment. J’ai donc fait pareil aujourd’hui. Je les ai orchestrées un peu comme je pense que va être l’album à venir, c’est-à-dire quelque chose d’un peu plus épuré et un peu moins riche. Et donc, d’une certaine manière un peu plus moi, puisque c’est moi qui ai réalisé cet EP. Et puis, comme nous avions mis d’autres versions sur l’album, j’avais un peu envie qu’elles reviennent à leur forme originale.
Là, je suis en tournée, cet EP m’a pris un peu de temps, donc, j’en suis très loin. J’ai posé les bases et la manière, mais je n’ai pas encore commencé à rentrer dans le vif du sujet. Tu as eu envie de boucler la boucle, mais la durée de vie du premier album aura été tout de même assez courte… Il ne faut pas vraiment le voir comme ça. Le premier album, il existe toujours. Je tourne avec l’album noir [le précédent] et je vais encore tourner au moins un an avec. Simplement, l’album bleu [le EP] est en complément. Cette « Règle des trois unités » est une forme de conclusion, mais je continue à faire vivre l’album. Je suis toujours vachement dans cet album-là. Pourquoi as-tu appelé cet EP « La Règle des Trois Unités » ? Parce que quand je travaillais dessus, j’ai répondu à une interview et je me suis rendu compte que le mot « unité » revenait beaucoup, le mot « cohérence » aussi. Je cherchais un titre à cet EP et je me suis rendu compte qu’il y avait cette règle du théâtre classique qui consiste à dire que pour qu’une pièce de théâtre fasse salle comble, il faut que l’action se déroule en une journée maximum, qu’elle se passe dans un même lieu et qu’il y ait une seule et unique intrigue. J’ai trouvé ça assez dogmatique, voire absurde, que le texte soit obligatoirement écrit comme ça. Et en même temps, à l’époque, c’était le seul moyen pour avoir du succès, puisque la règle stipule qu’elle existe « pour maintenir le théâtre rempli ». Je trouvais ça intéressant de se dire que pour avoir du succès il fallait faire ça. Et parfois aujourd’hui certains donnent des règles assez dogmatiques en disant que pour avoir du succès, il faut faire comme ça ou comme ci. Je trouvais donc le concept intéressant. On l’a enregistré sur une période de temps très courte, autour de thèmes qui étaient un peu les mêmes, et dans une cohérence d’instruments et d’orchestration. Je suis donc parti sur cette « Règle des Trois Unités ».
Oui. Pourquoi avoir choisi un appartement ? Il y avait beaucoup d’aléas avec cet enregistrement. Je ne savais pas où j’allais aller dans les arrangements. Il fallait donc que je me retrouve dans un endroit de confiance où j’allais pouvoir décider ce que je voulais et ce que je ne voulais pas. Le studio n’est pas un lieu de confiance à mes yeux. Parfois, je ne me sens pas tout à fait légitime pour prendre les décisions en termes de réalisation. Donc, j’ai choisi un appartement parce que c’est le lieu où j’élabore le plus souvent mes titres. Du coup, comme un studio avec la technologie d’aujourd’hui peut être très mobile, il n’y a pas grand-chose à bouger pour enregistrer un titre. Avec une bonne carte son, un ordi et un bon micro, on peut presque tout faire. Je me suis dit « louons un appartement et transformons-le en studio » ! » Et on est partis sur cette idée. La deuxième règle est une règle temporelle. J’imagine que tout n’a pas été enregistré en une journée… Non, pas en une journée. Mais assez rapidement tout de même. Enfin, la troisième règle impose une action unique. Qu’est-ce qui rapprochait ces chansons les unes des autres ? Les six titres parlent de moi, j’utilise dedans la première personne du singulier, le « je ». Les six titres parlent principalement d’amour. Il y avait vraiment une unité autour du thème. Je trouvais que c’était important d’avoir cette unité de thème surtout dans le cadre de cet exercice-là. J’évoque tout ce que peut représenter une relation amoureuse, du début à la fin. L’unité est aussi dans la manière puisque l’amour est un thème assez commun. J’aurais pu partir dans des thèmes un peu plus éclectiques. Il y avait un autre titre que j’avais écrit, qui s’appelle « Quatorze ans », qui parle d’un jeune homme qui a une première relation amoureuse et qui ne marche pas… Mais pour finir, je n’ai pas mis cette chanson, parce que je ne la trouvais pas cohérente avec le reste. Donc, il y a bien une unité d’action.
Corneille, etc… Je dois dire que ce n’est pas trop mon truc ! J’ai découvert ces pièces du théâtre classique avec l’école et je n’ai jamais adoré ça. Je trouve ça souvent assez pompeux. Et pourtant, je suis toujours stupéfait par la qualité d’écriture. Quand on voit le nombre de contraintes que les auteurs se mettaient… Il y avait cette « Règle des Trois Unités », c’est une chose, mais ils écrivaient en alexandrins également ! C’était carrément de la folie de se lancer dans le projet d’écrire toute une pièce en alexandrins. Tu t’imagines ? Donc ça, tu vois, je trouve ça assez héroïque. Et toi, te mets-tu des contraintes quand tu écris des chansons ? Le carcan, c’est une manière de se fixer un cadre. Ce cadre te permet d’écrire, donc, ce n’est pas toujours négatif ni liberticide d’avoir des contraintes. Après, parfois, j’essaye de me détacher de certaines contraintes de la chanson française qui veut une alternance couplet/refrain. C’est quelque chose que je retrouve dans le rap, qui prend beaucoup plus de libertés par rapport à tout ça. On peut faire des morceaux de 10 minutes / un quart d’heure, il n’y a pas de problème. Sur certains textes, je me suis inspiré de ça. Mais le plus important, c’est de savoir ce que l’on veut transmettre. L’alternance couplet/refrain, c’est pratique, mais ce n’est pas non plus la seule issue. Il y a des chansons magnifiques qui s’étendent sur un très long couplet et qui n’ont pas de refrain. J’adore les chansons comme ça…
J’essaye d’écrire beaucoup, j’essaye d’avoir une régularité parce que c’est quelque chose de très aléatoire l’inspiration. Parfois, on essaye de savoir comment la provoquer. Et une des manières pour la provoquer, je pense que c’est de se forcer à écrire régulièrement. Donc, je suis quelqu’un qui écrit beaucoup, du moins le plus possible. J’écris un peu n’importe où, mais il faut que je sois tout seul. Es-tu plutôt papier/crayon ou tablette et ordinateur ? Plutôt écran. Mais j’écris aussi quand je suis en scooter, donc, là, pour le coup, je garde tout dans ma tête ! Je roule, je pense à des trucs, donc j’essaye de les retenir. Une fois que je les ai retenus, je les enregistre. Par contre, je n’écris pas beaucoup au stylo, parce que je rature beaucoup. Et puis surtout, dès que je me mets à écrire au stylo, j’ai envie d’écrire à rallonge et ça ne rentre pas dans les pages. En fait, je n’écris pas vraiment, je dicte plutôt. Pars-tu plutôt d’une bribe de texte ou de quelques notes en général ? Ça dépend vraiment. En l’occurrence pour la « Règle des Trois Unités », je suis toujours parti d’une mélodie. Les textes sont venus bien après. À tes yeux les mots ont-ils plus, moins ou autant de poids que les notes ? Ça dépend de l’émotion qu’on veut susciter et de ce qu’on a envie de transmettre. Parfois, les notes sont juste un appui pour proposer un texte et le faire comprendre. Et puis parfois, il n’y a rien à comprendre, il faut juste se laisser porter par la musique et les notes. C’est très différent. Il y a la musique qu’on comprend et la musique qu’on ressent. Je ne fais pas de hiérarchie entre les deux. Les émotions sont différentes. Par exemple, pour parler des Beatles, il y a une chanson que je reprends pas mal sur scène, qui est « Across the universe ». C’est une chanson qui est assez peu connue et qui pourtant suscite des émotions merveilleuses chez moi. Elle est très agréable, très aérienne. Quand j’ai voulu la chanter, j’ai appris les paroles et je me suis donc mis à la comprendre, ça m’a vraiment donné une deuxième lecture et du coup l’émotion a été différente. Dans ma musique, c’est un peu la même idée, certaines chansons sont faites pour être comprises et d’autres juste pour être ressenties.
Oui, elle est très différente. C’est plus dans l’exercice, mais c’est agréable aussi, j’aime beaucoup. Je le fais régulièrement. En ce moment, j’écris pour Suarez. Généralement, on fait plus appel à moi pour des textes. Donc, je dois me greffer sur une musique. Mais quand j’écris, j’essaye toujours de me mettre dans la peau de la personne à qui cette chanson est destinée. Quand je commence à écrire pour moi, j’ai tendance à mettre trop de mots. Je n’ai pas la culture du mot juste. Je préfère utiliser quinze mots pour décrire quelque chose qu’utiliser le bon. J’aimerais qu’on parle un instant de la pochette de « La Règle des Trois Unités ». Il s’agit donc d’un dessin, en bleu, qui reprend la photo de l’album. Pourquoi as-tu voulu un dessin ? Pour son côté un peu intemporel ? Non. Dans le dessin, il y avait deux messages. Le premier était de dire que c’était un prolongement de l’album puisque ce dessin reprend la photo de la pochette de l’album noir. Et deuxièmement, il y avait l’idée de dire que cet EP je l’ai plus fait avec mes mains, il est plus artisanal que l’album. Mais il reste un prolongement, un bras de l’album. C’est le même projet. C’était ça la signification du dessin.
Sur scène, c’est plus large. On peut plus transmettre ce qu’on est en général. Il n’y a pas que la musique. On parle entre les morceaux, on est un personnage, et ça, c’est quelque chose que j’aime beaucoup, et c’est difficile à faire sur un album. C’est pour ça que j’aime beaucoup la scène. Maintenant, je trouve aussi que je suis un peu plus fait pour la scène que pour le studio, en tout cas aujourd’hui. Je suis tout de même en train de m’approcher de quelque chose. Avec cet EP justement, j’ai ouvert certaines portes que je pensais fermées. Donc, pour le coup, je suis assez impatient de retourner en studio et réécrire. Et en même temps, ne pas être en tournée, je ne sais plus ce que c’est puisque ça fait cinq ans que je suis en permanence sur les routes. Et donc, là, je vais un peu arrêter pour voir ce que ça donne… si ça se trouve je vais me pendre, tellement ça ma me manquer ! (rires) Enregistrer un nouvel album en live. Est-ce un projet qui te tenterait ? Oui. Ça me tenterait complètement. C’est quelque chose à faire… D’autant plus que les versions qu’on joue en live sont toujours très différentes.
Avais-tu des idoles quand tu étais ado ? Je cherche… Oui, j’en avais bien sûr ! Ce n’était pas des gens connus, c’était des gens de mon entourage sur lesquels je me suis calé en termes d’attitude, de façon de faire. J’en ai toujours d’ailleurs, je crois. Je me pose toujours la question de savoir ce que telle ou telle personne ferait dans la même situation. Je me cale beaucoup là-dessus. Même quand je passe ma journée à ne rien foutre parce que je suis fatigué, je me dis que un tel, qui est un peu mon idole, lui aussi il ne fait rien parfois certains jours. J’ai tendance à me comparer aux gens que j’admire pour savoir si je suis sur le bon chemin ou pas. Je crois même que c’est comme ça que je me suis mis à fumer. Une personne qui était mon idole fumait, je me suis donc mis à fumer. Là, ça ne me plaisait plus trop, et j’ai arrêté. Tout ça pour te dire que mes idoles sont plus des gens qui m’entourent que des artistes. Après, il y a des parcours que j’admire, bien sûr. Le parcours d’un Matthieu Chedid par exemple, je le trouve splendide. Il a fait tellement de choses… Il a son projet -M-, il écrit des musiques pour plein de gens, il est guitariste, il est réalisateur, il écrit des trucs pour les enfants, il travaille en famille, il a récemment fait un dessin animé. Je trouve que son parcours est extrêmement riche. Et surtout, il est encore très jeune. Je suis hyper admiratif des gens comme lui qui ont des carrières très denses.
Ah oui, complètement ! J’aimerais beaucoup. Après, c’est tout de même une aventure de beaucoup plus longue haleine. Il faut prendre le risque de se lancer dedans. J’ai déjà écrit une nouvelle et un conte pour les enfants. Donc, c’est quelque chose qui te titille d’aller vers un format plus long. Oui, ça me titille. Et même pas que ça, d’autres formats d’écriture m’intéressent. Le journalisme, je trouve ça passionnant. J’adore poser des questions comme tu le fais actuellement. Je trouve ça très agréable de découvrir quelqu’un. Tu ne veux pas qu’on inverse l’interview un instant ? Je ne préfère pas, non… Je suis bien à la place où je me trouve ! (rires) (rires) Je plaisantais ! Quand as-tu commencé à écrire ? Je parle de l’écriture au sens large, pas forcément l’écriture de chansons. C’est venu très tôt. J’ai été souvent et longtemps séparé de mes parents quand j’étais plus jeune. Du coup, on s’envoyait des lettres, on correspondait. L’épistolière est rapidement entrée dans ma vie. Les lettres de mes parents me procuraient beaucoup d’émotion. Il y avait le fait qu’on était éloignés, d’une part, et puis l’écriture me touchait déjà. J’ai rapidement été sensible à cet art-là. Je ne dis pas que j’étais très bon, mais en tout cas, j’écrivais souvent.
C’est vrai. Pourquoi la médecine ? Et bien écoute… pourquoi pas ? (rires) Ça fait partie de la première partie de ma vie, ça. J’ai été médecin pendant un temps, et puis je suis passé à une autre aventure, c’est-à-dire la musique. Comme beaucoup de médecins, j’avais une fibre créative un peu frustrée. Il n’y a pas de création dans la médecine, c’est un métier d’enquêteur en fait. Beaucoup de médecins écrivent des livres ou des chansons. C’est un peu comme dans la police… on ne crée pas beaucoup, et moi j’avais besoin de créer. On a plusieurs vies dans une vie, donc, j’ai changé d’orientation… Propos recueillis par IdolesMag le 4 juin 2012. -> Site officiel : http://www.benmazue.com/ Tweet |
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